Impact climatique — Combien de « petits morceaux » peut-on encore sacrifier ?

Tout commence ici, par environ 4 900 m² de forêt.

Selon les chiffres présentés pour le projet, l’emprise directe sur la zone forestière restera d’environ 4 900 m², soit presque un demi-hectare de bois, sans compter les terrassements, réseaux, accès et autres aménagements annexes.

On nous dira sans doute que 4 900 m², ce n’est pas énorme.

Mais sur ces 4 900 m², les arbres abattus ne feront plus d’ombre, ne stockeront plus de carbone, ne protégeront plus les sols, ne ralentiront plus l’eau et n’abriteront plus l’écosystème qui s’est constitué autour d’eux.

Ce ne sont donc pas seulement quelques arbres que l’on enlève. Ce sont des fonctions naturelles que l’on supprime.

Et quelques jeunes plantations autour d’un parking ne les remplaceront pas. On plante un arbre en quelques minutes ; il faut des décennies pour recréer un véritable milieu forestier.

Et autour de ce bois, plusieurs hectares seront transformés

Le problème ne s’arrête évidemment pas aux seuls arbres coupés.

Le stade, l’hôtel, la brasserie, les voiries, les parkings et les bassins transformeront durablement plusieurs hectares de sols naturels ou peu urbanisés.

Or le Service public de Wallonie le rappelle lui-même : l’urbanisation et les infrastructures imperméabilisent les sols, réduisent leur capacité à absorber l’eau et augmentent les risques de ruissellement et d’inondation. Le SPW indique également que le déboisement favorise l’érosion des sols et peut dégrader la qualité de l’eau.

Autrement dit, préserver des arbres et des sols vivants n’est pas une lubie écologique : c’est une protection concrète contre les conséquences du dérèglement climatique.

Pour Marche et la Famenne, chaque morceau compte

Personne ne prétend que la disparition de ces 4 900 m² provoquera, à elle seule, une inondation ou une canicule à Marche-en-Famenne.

Mais c’est précisément là que se cache le piège.

Une forêt ici. Une prairie là. Quelques hectares pour un parking. Une nouvelle voirie ailleurs. Puis un lotissement, une zone commerciale, un autre projet…

Pris séparément, aucun ne paraît jamais décisif. Mais additionnés, ils transforment complètement un territoire.

Face aux canicules, aux sécheresses et aux pluies de plus en plus violentes, Marche et toute la Famenne auront besoin de davantage d’arbres, de sols capables d’absorber l’eau et d’espaces naturels.

Pas de moins.

4 900 m², c’est petit quand on les regarde seuls. Mais la destruction de la nature est justement faite de milliers de “petits morceaux” que quelqu’un a, un jour, jugés négligeables.

À l’échelle de la Belgique, c’est exactement la même mécanique

Une étude menée par des chercheurs de la KU Leuven sur le bassin du Maarkebeek, en Flandre, est particulièrement parlante : dans leur modélisation, le reboisement ciblé de seulement 3,9 % du bassin versant permet de réduire très fortement le risque d’inondation étudié.

Cela ne signifie évidemment pas que les mêmes chiffres peuvent être appliqués à Marche. Mais cela démontre quelque chose d’essentiel :

la valeur d’un espace naturel ne dépend pas seulement de sa superficie. Son emplacement et sa fonction dans le territoire comptent énormément.

Alors, lorsque l’on nous dira :

« Ce ne sont quand même que 4 900 m²… »

la vraie question devrait être :

Combien de fois peut-on encore dire “ce n’est qu’un petit morceau” avant de reconnaître que tous ces morceaux finissent par faire un territoire entier ?

Et nos propres lois nous demandent désormais d’aller dans l’autre sens

La Wallonie reconnaît dans son Code forestier le rôle des forêts dans le stockage du carbone, la biodiversité, la protection des sols et de l’eau et l’adaptation aux changements climatiques.

Le CoDT encadre également le déboisement par permis.

Et à l’échelle européenne, le Règlement sur la restauration de la nature impose désormais aux États de restaurer massivement les écosystèmes dégradés, tandis que la stratégie forestière européenne vise à protéger, restaurer et développer les forêts.

Ces textes ne signifient pas que toute coupe d’arbre est interdite.

Mais ils montrent clairement dans quelle direction nous sommes censés aller :

restaurer, reboiser, préserver les sols et renforcer la résilience de nos territoires.

Et ici, en 2026, nous choisirions encore volontairement de faire l’inverse pour construire un stade à un endroit où d’autres solutions existent ?

Ailleurs, on paie déjà pour réparer ce que l’on a détruit

En Belgique, les recherches menées sur le Maarkebeek montrent justement le rôle que peut jouer le reboisement dans la diminution du ruissellement et du risque d’inondation.

À Málaga, en Espagne, après des siècles de déforestation des bassins dominant la ville et de graves inondations, les autorités ont dû engager une gigantesque politique de restauration forestière. Après la catastrophe de 1907, près de 4 800 hectares ont été reboisés pour restaurer les sols et mieux protéger la ville.

En Allemagne, les inondations catastrophiques de 2021 ont fait plus de 180 morts et provoqué des dizaines de milliards d’euros de dégâts. Les chercheurs ont rappelé que, face aux pluies extrêmes, la manière dont nous aménageons le territoire — sols, constructions, infrastructures, cours d’eau — détermine une partie de notre vulnérabilité.

Nous ne pouvons pas empêcher toutes les sécheresses, toutes les canicules ou toutes les pluies extrêmes.

Mais nous pouvons choisir de ne pas supprimer nous-mêmes les protections naturelles qui nous restent.

Et surtout : que va-t-on laisser à nos enfants ?

C’est peut-être finalement la question la plus importante.

Nous savons aujourd’hui que les arbres refroidissent nos villes, que les sols naturels absorbent l’eau, que les forêts stockent du carbone et que la biodiversité s’effondre lorsqu’on fragmente continuellement ses habitats.

Nous savons.

Alors qu’allons-nous expliquer à nos enfants dans vingt ou trente ans ?

Que nous connaissions parfaitement les conséquences du changement climatique, que l’Europe dépensait des milliards pour restaurer la nature, que nous leur demandions de trier leurs déchets, de consommer moins, de rouler moins et de réduire leur empreinte écologique…

mais que, malgré tout cela, nous continuions à abattre des bois et à artificialiser des sols naturels chaque fois qu’un nouveau projet économique se présentait ?

À chaque chantier, ce ne sont que quelques arbres.
À chaque parking, seulement quelques hectares.
À chaque fois, « ce n’est pas grand-chose ».

Mais ce sont précisément tous ces « pas grand-chose » additionnés que nous leur laisserons.

On peut construire un stade ailleurs. On ne pourra pas rendre à nos enfants les forêts, les sols et les milieux naturels que nous aurons choisi de détruire aujourd’hui.

4 900 m² ne sauveront évidemment pas, à eux seuls, le climat de la Belgique. Mais si chaque projet utilise cet argument pour justifier sa propre destruction, qu’est-ce qui restera finalement à protéger ?

La nature que nous laisserons à nos enfants dépend aussi de notre capacité, aujourd’hui, à dire qu’un morceau supplémentaire ne sera pas sacrifié.

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